De l'air à France Inter

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Pourquoi ?

France Inter, c’est à nous. Ce sont nos impôts, nos petits sous, notre redevance. Mais c’est notre histoire surtout, car Radio France est l’enfant de la Résistance.

Pas question, dès lors, de se résigner, d’abandonner l’antenne, d’appeler au « boycott ». Au contraire : on compte bien se bagarrer. Non pas contre France Inter, mais pour elle.

Pour que l’avenir ne s’écrive pas seulement sur des stations privées, bourrées de pubs et de tubes, vendant à Coca-Cola ou Epeda du « temps de cerveau disponible ».

Pour que les auditeurs reprennent la parole, pas seulement à l’antenne, mais au Conseil d’administration.

 

« Maintenant le boycott sera total »hand-155662_640

prévenait Philippe en juin. Et Pierre annonçait : « Je refuse d’écouter France inter que j’écoutais pourtant depuis mon adolescence, j’ai 57 ans ! », etc. Les réactions indignées affluaient cet été. A quoi Laurence Bloch, la directrice, répondait avec sagesse : attendez ! à la rentrée, vous aurez une radio « punk » et qui saura « entendre le pays ». Sagement, nous avons attendu. Et durant toute une journée, le mercredi 3 septembre, de 5 h à 23 h, nous avons audité France Inter chrono en main.

Qui sommes-nous ?

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Basée à Amiens depuis 1999, l’association Fakir espère fournir une contre-information rigolote sur la forme mais sérieuse sur le fond, pas bête mais accessible, combative mais pas sectaire. Dès les premiers pas de cette campagne, elle s’est associée aux Repaires d’auditeurs d’Aix, de Marseille, de Nancy, de Paris XIVème. Le jeudi 9 octobre, à la Bourse du Travail à Paris, des représentants de partis politiques (Verts, PCF, PG, PS, Ensemble), de syndicats (CGT, SNJ-CGT, Solidaires, Confédération paysanne), d’associations (Attac, Acrimed, CRHA, Compagnie Jolie Môme) se sont réunis et ont adressé une lettre commune à Laurence Bloch, directrice de France Inter :

Nous nous appuyons sur un constat : les classes populaires sont presque absentes de votre antenne. (…) Que la principale radio de service public rende ainsi invisible, inaudible, quotidiennement, la « France d’en bas », que la majorité de la population soit passée sous silence, que ses préoccupations soient tues, voilà qui nuit manifestement au bon fonctionnement de la démocratie.

L’échange, même dans le débat, est permis.

Nous sommes donc à votre disposition pour vous rencontrer, dès que possible. Une campagne publicitaire avait pour slogan, il n’y a pas si longtemps : « France Inter, la vigilance ». Vous pouvez simplement compter sur notre vigilance, d’auditeurs attentifs.

>> Lire la lettre dans son intégralité.

 

Découvrez l’enquête menée par Fakir…

 

➪ Qui ne parle pas ?

18 minutes.

18 minutes sur 18 heures.

18 minutes sur 1080 minutes.

Soit 1,7 %.

Voilà le temps d’antenne que France Inter a consacré, ce jour-là, aux ouvriers, employés, travailleurs, classes populaires, appelez-les comme vous voulez.

Ce sont deux minutes à 6 h 20, dans une friperie Emmaüs, où témoigne une jeune mère : « Avant d’accoucher je me suis dit que jamais je mettrai de l’occasion à mon enfant et vu les prix, on essaye de faire des économies là où on peut. »

C’est une minute à l’agence Pôle Emploi de Brest, dans le journal de 6 h 30, le matin, avec des chômeurs qui approuvent leur propre contrôle : « Faut arrêter de payer les gens pour rester à la maison quoi. Faut les forcer à aller travailler. »

18 minutes, et on compte large.

La direction d’Inter pourra toujours contester, chipoter, que c’est 24 minutes, ou 26, ou même 32, ou que le lendemain ça monte à 34 minutes, qu’importe : l’ordre de grandeur est là, dérisoire.

➪ Qui parle ?

A la place des ouvriers, employés, travailleurs, à leur place, les artistes (réalisateurs, acteurs, chanteurs) ont largement la parole (3 h 20). Les experts (politologues, psychologues, juristes) aussi (2 h 20). Les patrons et leurs affidés (financiers, promoteurs, consultants) sont bien présents à leur tour (1 h).

Alors que les classes populaires représentent, d’après l’Insee, la majorité de la population, elles sont complètement marginalisées à l’antenne de la France Inter. A l’inverse, des groupes ultra-minoritaires monopolisent l’antenne.

La place accordée aux journalistes – non pas seulement comme animateurs des émissions, mais comme invités eux-mêmes – est un indice de cette clôture sociale : un photoreporter dans l’Instant M, une rédactrice en chef du Nouvel Observateur dans Si tu écoutes j’annule tout, un journaliste de Libération dans Le Téléphone sonne, le co-directeur de Libération dans A-Live, et à nouveau une brochette de grands reporters… pour près de deux heures, au total.

Les journalistes parlent aux journalistes et bien souvent de journalisme : voilà le marqueur, flagrant, d’un univers qui se referme sur lui-même.

➪ De quoi parlent-ils ?

Ils paraissent si bien entre eux, à se regarder si beaux, si subtiles, si drôles, dans leur miroir radiophonique, qu’on n’ose pas les déranger.

« C’est votre Métamorphose à vous aussi en tant que metteur en scène et en tant qu’artiste, Christophe Honoré ?

– On essaye en tout cas à chaque film de relancer les dés et puis de se poser la question de, pas tant d’un changement, mais en tout cas d’aller explorer d’autres formes, des formes nouvelles. Ca vient aussi du fait de travailler avec des acteurs nouveaux. Je vois bien en quoi ce film est assez différent de mes films précédents après, je sais pas non plus si, j’allais dire, c’est une porte. C’est terrible d’avoir ce genre d’image dès le matin.

– (Rires, même si on ne voit là rien ni de « terrible », ni de comique.)

– Vous vous réinventez en tant que cinéaste, mais aussi en tant qu’artiste puisque vous êtes aussi romancier, auteur de livres pour enfants, on vous a suivi dans cette incroyable aventure théâtrale qu’était le nouveau roman il y a deux ans, je crois que récemment il y a aussi une mise en scène lyrique à l’Opéra de Lyon : vous vous considérez comme plus qu’un cinéaste ? »

On pourrait en remplir des pages, de ces échanges. Elle réside là, aujourd’hui, la tonalité de France Inter : dans ce baratin pseudo-culturel.

Mais quelle culture ?

Quel usage de la culture ?

Les films, les livres, les chansons même, pourraient être des fenêtres ouvertes sur le monde, pour saisir comment vivent les hommes ?, quelles forces meuvent nos sociétés ?, quels sentiments habitent l’époque ?

Mais les films, les livres, viennent ici, bizarrement, produire l’inverse, renforcer l’enfermement. Une culture narcissique s’observe le nombril, artistes dont on flatte l’ego en des conversations de salon, avec à longueur d’antenne ces questionnements fatigants : écrivez-vous plutôt le matin ou le soir ?

Comment avez-vous choisi ce rôle ? Comment rentrez-vous dans la peau du personnage ? Qu’est-ce qui vous a séduit dans le scénario ? etc.

Disons-le franchement : on s’en fout.

➪ Pareil que le privé ?

« Autant aller sur Europe ou RTL, puisque l’original vaut souvent mieux que la copie. Honteux ! » s’emportait Brigitte, une auditrice.

Est-ce si vrai ?

Non : une émission scientifique comme La Tête au carré, historique comme La Marche de l’histoire, culturelle comme L’Humeur vagabonde, ou encore le week-end avec Monsieur X, Comme un bruit qui court, L’Afrique enchantée, Interceptions, Ca peut pas faire de mal, etc., sans décerner des bonnes et des mauvaises notes, distinguent encore très nettement le service public radiophonique des concurrents privés.

Un point noir, en revanche : les paroles populaires sont davantage présentes, mais alors très largement, sur RMC par exemple. Ce même mercredi 3 septembre, dès la matinale, cette station diffusait quatre reportages sur des chômeurs, plus des messages d’auditeurs lus à l’antenne, plus des témoignages d’un contrôleur, d’un syndicaliste, etc. Et à 9 h, avec Jean-Jacques Bourdin, c’est l’avalanche au standard, une heure entière de témoignages :

Dominique : « Quelle honte de nous traiter ainsi. J’ai déjà mis Pôle emploi au tribunal de Montpellier pour radiation abusive, et ils ont perdu ! J’aimerais bien moi voir le ministre vivre avec 200 euros par mois, c’est de la provocation, Monsieur le ministre » ;

Jacques désormais retraité : « Moi je vivais avec l’allocation de solidarité, je vivais avec 15 euros 90 par jour. J’ai été tous les jours à Pôle Emploi, Monsieur Bourdin, tous les jours. Ils en avaient marre de me voir. Je suivais sur internet tous les jours pour aller voir s’il y avait du boulot. Et il n’y a pas de travail. »

➪ Quel genre ?

70 minutes.

70 minutes sur 18 heures.

70 minutes sur 1080 minutes.

Soit 6 %.

Voilà le temps consacré au reportage lors d’une journée sur France Inter.

Les micros ne prennent presque jamais l’air, dehors, dans la ville, dans les campagnes, tâter du terrain, à la rencontre de la France. 94 % du temps, les journalistes et animateurs restent à l’intérieur, en « plateau », enfermés dans la Maison ronde, accueillant des invités socialement triés.

Lorsque le reportage apparaît, c’est pour des « pastilles », de une ou deux minutes, quatre maximum – et c’est lors de ces brèves sorties qu’on entend un peu, si peu, des voix du peuple : la friperie Emmaüs, l’agence Pôle emploi…

Mais aucune émission quotidienne n’est centrée sur ce genre, le reportage. A l’inverse, par exemple, de France Culture. Le même jour, Les Pieds sur terre consacrait ainsi 28 minutes à Allassane, 29 ans, habitant du quartier des trois mille à Aulnay-sous-bois en Seine Saint Denis : « Je travaille à la ville d’Aulnay-sous-Bois en tant que messager du tri. Les containers à poubelle. On travaille aussi en tant qu’animateur tri sélectif avec les écoles. Je suis à la recherche d’un appartement. J’attendais que mon téléphone se charge un petit peu. Là, y a une dame qui a couru à l’accueil… » Et France Culture compte même une seconde émission de reportage, Sur les Docks, de près d’une heure elle…

➪ Quel format ?

Le reportage, c’est pourtant dans l’ADN de France Inter.

Avec les vingt-cinq années de Là-bas si j’y suis, la formidable aventure de Daniel Mermet.

Mais qu’on n’oublie pas Kriss, elle qui, tous les jours, dans ses Portraits sensibles, nous emmenait dans un salon de coiffure, dans un bistro, à la pêche, qui donnait une voix, une histoire, un nom à des anonymes.

Et avant elle, il y avait Claude Villers, son Marche ou rêve, deux heures chaque soir en Auvergne, dans les Ardennes, en Bretagne, avec ses reporters envoyés en province et qui racontaient « ces vies différentes dont on ne parle jamais ».

Et avant Claude Villers, il y avait etc. etc.

 

Il ne s’agit pas de vanter ici un « âge d’or de France Inter », station toujours en tension avec son « Etat actionnaire ». Mais de relever, tout de même, l’appauvrissement formel.

Plus d’émissions de reportage, donc.

Mais plus de feuilleton non plus, plus de « dramatique radio », disparu avec Le Secret du coffre rouge en 1999.

Plus de narration, d’histoires fictives ou réelles, érotiques ou politiques – façon Eve raconte (Eve Ruggieri), Marchands d’histoires (Claude Villers), La coulée douce (Daniel Mermet).

Plus même de long entretien, du type Radioscopie de Jacques Chancel : « J’imagine une émission d’une heure quotidienne. Je suis dans le studio, j’ai quelqu’un en face de moi et on parle, sans musique, sans le moindre message publicitaire. »

Plus de Les Français donnent aux Français, avec Clara Candiani, « la mendiante des ondes » : « La radio voit et peut montrer les choses, expliquait-elle. On fait tout par correspondance. On reçoit une lettre, on mène une enquête sociale. Et on aide. »

Ces formes sont ringardes, dépassées ?

Soit.

Qu’on en imagine d’autres, alors. Mais à la place d’inventer, on assiste à l’inverse à une standardisation, à une forme presque unique : le plateau avec célébrités.

➪ Quelle ligne ?

« Bonjour Dominique. Les Echos révèlent ce matin les propositions de Pierre Gattaz pour créer un million d’emplois…

– Oui, ce chiffre, un million d’emplois, c’est celui qui est inscrit sur le fameux pin’s porté par le patronat. Ce document d’une cinquantaine de pages va faire du bruit parce qu’il contient des idées chocs, une dizaine, chacune devant créer 100 000 emplois. Concrètement, de quoi s’agit-il ? Pour remonter la durée du travail, l’une des plus faibles en Europe pour les salariés à temps plein, la première piste c’est de supprimer un ou deux jours fériés… »

Dominique Seux est salarié des Echos, le quotidien du patronat, le journal de Bernard Arnault, première fortune de France. Tous les matins, sur France Inter, à 7 h 45 – c’est-à-dire au moment de la plus forte écoute – l’éditorialiste fait ainsi entendre la voix du Medef.

Pourquoi pas, pluralisme oblige.

Mais alors, où est le journaliste de L’Humanité pour faire part de même, chaque matin, des propositions de la CGT aux cinq millions d’auditeurs ?

Il n’y est pas, même pas une heure plus tôt, même pas à l’aube, ni lui ni un chroniqueur d’Alternatives économiques, ou du Monde diplomatique.

Et autant se succèdent des « éditos Eco » et des « Eco du jour », autant on ne compte aucun billet « social ».

Lorsqu’on cause de gros sous, de statistiques, une seule voix s’exprime, celle du marché. Qui sert de contrepoids ? Les humoristes, qui sont ensuite libres de vanner la Manif pour tous et Nadine Morano.

La droite parle avec compétence de choses sérieuses.

La gauche est sociétale et drôle.

Quelle histoire ?

Le 20 août 1944, alors que les balles crépitent encore dans Paris, un émetteur clandestin est installé par le réseau de résistance des PTT.

La Marseillaise résonne.

Ainsi naît la « radiodiffusion de la nation française », dont Radio France est la fille.

➪ Peut-on gagner ?

Un auditeur de Marseille, François Pecqueur, nous a rappelé une autre bataille : « En 2000, Jean-Marie Cavada, président de Radio France, avait décidé de fermer sept antennes locales de FIP, à Bordeaux, Nice, Lyon, Nantes… Des collectifs se sont montés, on a rassemblé un comité de soutien, on a occupé des agences de France Bleu, et les antennes de FIP ont fini par rouvrir… alors même que nous partions de zéro, que nous ne disposions au départ d’aucun réseau ! Avoir vos forces dès le lancement, ça nous aurait fait rêver. »

Surtout, face à nous, nous n’avons pas une armée à combattre.

Dans un entretien à La libre Belgique, Laurence Bloch, la directrice, semble ainsi partager nos critiques (15/09) :

Pour France Inter, quelle ambition vous anime ?

Faire en sorte que cette maison ne tourne pas en rond et qu’elle rencontre l’auditeur. Si on n’arrive pas à sortir des dépêches, des reprises, du buzz, on se coupe du réel. Faire intervenir les auditeurs, c’est entendre l’époque aussi. C’est bizarre la France. On adore Omar Sy et on vote Front national. Il faut que l’on comprenne ça !

France Inter, à qui il a pu être reproché de pratiquer une forme d’entre soi, peut-elle comprendre cette France-là ?

C’est vrai, on a fait le constat de cet entre soi. Avec Philippe, on a peut-être été un peu monomaniaque sur la parole des artistes.

La directrice manifeste une conscience de cet « entre-soi », de cette « coupure avec le réel ». Et elle énonce, presque sous forme d’autocritique, tout ce que France Inter aujourd’hui ne fait pas, ne sait pas faire : « comprendre la France » (et le vote Front national), « rencontrer les auditeurs », « les faire intervenir ».

Que veut la direction de France Inter ? Le sait-elle vraiment ? Attend-elle les résultats de Médiamétrie pour le savoir ? Le doute s’insinue déjà, semble-t-il, dans ses propos.

➪ Que réclamons-nous ?

Une chose simple.

Que les auditeurs reprennent la parole, pas seulement à l’antenne, mais aussi dans les instances de

Radio France.

Via :

1 – une émission quotidienne de reportage et de critique sociale (et pas à deux heures du matin…)

2 – des sièges pour les auditeurs au Conseil d’administration (aux côtés des membres du CSA, des

parlementaires, des représentants du personnel).

Qu’on fasse que le nouveau slogan de France Inter ne soit pas qu’une campagne publicitaire :

[À vous d’intervenir !]